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Crénom d' misère de bois ou Le manifeste du bûcheron

    La mélodie de l'enfance est une chose précieuse que l'on garde au creux de sa main. On la serre fort, fort. Surtout lorsqu'on a peur. Certains veulent la lâcher, s'en débarrasser. Tombera-t-elle dans un signe maladroit? Un geste trop brusque? Crénom d'misère de bois, une p'tite musique douce et enivrante qui contraste avec ma voix enrouée. Je ne suis que le jardinier des songes. Le jardinier qui coupe les idées à peine arrivées dans le parc du château.

 

    Le piano rappelle au fond de nous cette chose délicate, cette petite musique de l'enfance. Un tintement, un martèlement léger qui évoque le rire. Mes larmes lâchent mes joues et viennent s'échouer sur le tapis. La passion du printemps de la vie permet à l'orchestre intérieur de chacun de faire résonner ses cordes, ses bois, ses vents, ses percussions. Une soirée de liberté et de beauté, de joie simple que l'on s'accorde, que l'on s'organise en secret dans sa chambre.

 

    QUI? Purée de bois qui pète! Un bûcheron, et non plus un jardinier. Celui qui abat les arbres de nos histoires, ceux qui, grâce à l'imagination, s'envolent vers le ciel, dans un éclat.

     L'arbre pleurait.

 

   Pars. Trouve quelqu'un pour te remplacer. Dans ta pitrerie de vie. Fais ton bagage, pour toujours. Et la musique? Pars. Comment l'oublier? Ouvre les volets, ouvre les yeux. Une voix jaillira. Même de la gorge du muet. Le silence choque ceux qui s'en vont. Ce n'est pas un enchantement. L'or du nuage éclaire tes yeux et dépose sa poussière sur tes yeux, qui brillent. Un secret, un lien mystérieux.

    On aima. On chanta. À partir de ce jour. Tu appris par cœur les opéras de ton enfance. Même le chant du rossignol t'écoute, sur sa branche. Jaloux? Mmmh. Sûrement.

 

Ecrit en écoutant le conte-audio de Marlène Jobert, "L'arbre qui pleure"

Voix

O that this too too solid flesh

 

THE GLEANER

What a satyre!

My garden - that feeds mother, father, mother's brother, father's brother... the unrighteous world - seems to have fixed his shoes into the flesh of a poor beast that wants me to self-slaughter!

It is not, nor it cannot come to good!

I possess this garden, it is mine!

Oh fie, oh fie!

As if my name was Hercules, I have fixed its cannon.

Come on!

Such as my appetite have grown, I cannot have this garden of Heaven dead, like my old heart, nor I can let my tongue thaw and melt and feed its flesh or let it break with unweeded winds.

It uses me, this world, this Nature... The Everlasting!

O fie! Not this God!

Within a month, nay, two... It remembers mine tears.

The salt of my eyes have melt with the dew and married the garden.

Oh God!

It is flushing! It is flushing!

For months, I hang on to what I think must grow to seed. Loving eyes, unprofitable hearts, good name.

What is a good name? The one a King possess? The rank?

I mourn more than I have eyes.

A discourse? Merely stale.

Even Hyperion must follow Niobe.

Ere thoses things are incestuous.

Reason.

Why beteen reason? Mother? Father?

Nature increases things, but I remember. Excellent remember. Dexterity.

The sheets of the garden hold the beast.

Longer. Galled within.

My name should come, break the flesh. My name, flat, resolves from the flesh. The world might want, I hang on for discourse. Left as a beast, I seed from the salt.

Those shoes are mine.

Oh yet this too too solid flesh would melt, thaw, and resolve itself into a dew...

Ecrit avec tous les mots mélangés du monologue de Hamlet, Acte I, scène 2 dans "Hamlet" de William Shakespeare. Le personnage de La Glaneuse est cependant, lui, inventé.

Bleue

 

 

    Si vous me demandiez, je pourrais vous dire la distance exacte entre chaque porte, entre chaque mur de l'étage. Par exemple, entre la porte de Mimi et le premier mur de la salle commune, y a cinq pas et demi. Entre la porte de la cuisine et celle du nouveau là, celui qui mange ses crottes de nez à table et que tout le monde fait semblant de rien voir, y a vingt-trois pas. L'infirmière s'approche de moi. Vous n'avez mis qu'une seule chaussette Madame Fourteux, elle me dit l'infirmière. Où avez-vous mis l'autre ? Vous allez attraper froid. Ah bon, je lui ai répondu. Et puis je lui ai dit qu'elle voyait bien que j'étais occupée, et qu'elle ferait mieux d'aller s'occuper du nouveau que j'avais entendu crier. Elle s'est précipitée à l'intérieur de sa chambre. Hihi. Ça l'occupera un bon moment. Je suis retournée en ricanant dans mes appartements. Elle est nouvelle ici, cette infirmière. Elle s'appelle Juliette. Elle est jeune et gentille. Ça contraste avec nous tous ici ! J'arrive pas à comprendre ce qu'elle est venue moisir là.

    Aujourd'hui, y a mon fils qui est venu me voir. Pff. C'est sa faute si je suis coincée là. Sous prétexte que j'avais voulu me noyer, tout ça parce que j'étais sortie sur la plage. Je prenais un bain de minuit, je fais comme les jeunes, je lui ai dis. Il a pas compris. Et il gueulait ! Disant que j'avais pas le droit de lui faire un truc pareil, que j'étais la seule qu'il lui restait à protéger. J'ai pas besoin d'être protégée moi ! Résultat : enfermée la Jeanette ! Plus de vent, plus de mer, plus de ciel, plus rien.

Du coup, ce matin, j'avais essayé de ranger un peu mes affaires, ma chambre, histoire d'être présentable, de lui faire plaisir. Qu'il comprenne que j'ai pas ma place ici. Ça non ! Je perds pas la tête moi. Je vais bien vous savez.

    En vidant mes boîtes sur le lit, j'ai entendu un truc bizarre tomber par terre. C'était un coquillage. Il était pas bien gros, mais qu'est-ce qu'il était joli ! Je me souviens bien. Je l'avais ramassé la dernière fois que j'étais partie en vacances à la mer avec mes amis. J'avais quinze ans. Chaque année, on partait ensemble. On aimait s'allonger sur le sable chaud et regarder les vacanciers ; ceux qui s'étalaient des tonnes de crème sur le corps et devenaient plus blancs que neige, et les autres qui refusaient toute protection et prenaient vite une teinte rouge, comme des homards ! Moi j'adorais être dans l'eau. M'y glisser, m'y fondre, disparaître. Sentir que je suis au cœur même de la vie, entendre ma propre respiration s'accorder avec celle régulière et apaisante des vagues. Ça, j'ai pas oublié. Alors j'ai gardé ce coquillage dans ma main, je l'ai serré en me jurant que je ne le lâcherai plus jamais. Que, grâce à lui, je pourrai enfin rentrer chez moi.

    Quand Bertrand est arrivé, je lui ai montré ma trouvaille. Je me suis penchée à son oreille, et lui ai murmuré : « Dis Bertrand, ça suffit, ramène moi à la maison ». Mais, à Bertrand, ça lui a pas plu du tout. Il m'a dit qu'il était fatigué, qu'il l'avait déjà entendu dix mille fois mon histoire, que je la lui répétais chaque jour. Que chaque jour, je disais que j'éparpillais mes affaires sur le lit jusqu'à ce que je trouve, comme par hasard, mon portefeuille dans lequel, comme par hasard, se trouvait un coquillage qui me rappelle que je veux rentrer, mais que, non, je ne retournerai pas à la maison. Je resterai ici. On est bien ici. Non, on n'est pas bien du tout, je lui ai dit. Il a tenté un sourire. T'as qu'à me brancher, je lui ai répondu. Avec quelques piles à l'intérieur je serais sûrement plus efficace ! Il m'a embrassé, « à demain », et il est parti.

    Je me traîne jusqu'à mon miroir. Je sais pourquoi il veut pas. Il ose pas me dire. Me dire que lui aussi il a remarqué. Que c'est comme si j'étais devenue complètement liquide. Que mes cheveux courent le long de mes épaules, dans mon dos, et ont pris la couleur de l'écume. Que mes yeux sont deux gros cailloux azur. Que ma voix est aussi rugueuse que le grondement des vagues. Je regarde le petit coquillage dans ma main. C'est notre secret.

Ecrit à partir d'une improvisation théâtrale autour de quatre objets: une chaussette, un porte-monnaie, une bouteille d'eau, une pile, un coquillage.

Chambre cauchemardesque

 

 

    Les étoiles pendaient au plafond retenues par de longues lianes. J'avançais seule, empêtrée dans une noirceur imprononçable. Le cri d'un hibou au loin me fit sursauter. Mon pyjama en dentelle se découpa dans les orties et je tombai à la renverse dans le marécage. Et puis, plus rien. Enfin tranquille, je profitais du contact de l'eau fraîche sur ma peau nue pour faire quelques longueurs. Quand soudain, quelque chose m'agrippa violemment le bras, la jambe, la taille. Je regardais sous moi. C'était une branche énorme! Elle se frayait un chemin sur mon corps frêle. Elle en examina les moindres détails, les moindres creux, les moindres fissures. Elle s'enroulait lentement autour de moi avec le sang-froid d'un serpent qui prépare sa proie. Bientôt, je ne pus plus bouger. Je vis ma dernière bulle d'air m'échapper. La branche s'arrêta net. Silence dans les bas-fonds. Dans un fracas terrible, mon corps éclata en mille morceaux. Il se dispersa dans l'eau brune, et tout devint noir.

 

    Le cri solitaire de la mer me sortit de ma torpeur. Il se fracassait avec ardeur contre mes oreilles. Mon corps, ce grain de sable, avait naïvement échoué dans son lit. Je tirai alors vigoureusement mes draps d'écume, et continuai à errer dans l'océan de mon imagination.

Comment se substituer à la cruauté du monde?

Le désert. Le soleil s'ébroue au-dessus de nos personnages. Les grains de sable crissent et crient, épuisés par la chaleur et le poids des hommes. Ces derniers suent à grosses gouttes. Ils sont douze, rassemblés en un groupe compact. Le treizième, ½, se tient à l'écart. Les mains ouvertes, des écouteurs aux oreilles, il cherche l'ombre. Les murmures se soulèvent du groupe et résonnent de plus en plus fort entre les dunes.

1 s'extirpe du groupe et s'approche d'1/2.

 

1 – Euh... Excuse-moi.

½ fait semblant de ne pas entendre. Il écoute sur son mp3 « Always look on the bright side of life ».

 

1 – Excuse-moi.

½ – Je... je réfléchis.

 

1 ne semble pas partir. ½ retire finalement ses écouteurs.

 

1 – On s'demandait là, avec les boys... On va où? Tu l'sais? Enfin... Je sais pas moi tu... Tu devrais savoir non? Ton... ton père y t'as pas...

 

Silence de 1/2

 

½ – Non.

1 – Ah.

½ – Je... J'sais pas quoi faire! Ma toge me gratte, y fait trop chaud, j'ai faim pis... J'ai mal dormi sous les oliviers hier! Pis... J'ai pas l'sens de l'orientation! J'lai jamais eu l'sens de l'orientation ok?

 

1 – Mais... C'est pas grave hein. T'inquiète p...

½ – La colère le pogne, des larmes de dégoût. Non mais j'lui ai dit en plus! J'ai dit : c'est trop d'pression, trop d'responsabilité, j'pourrais pas assumer, j'suis pas capab'. Honnêtement, j'suis pas capab'.

 

1 – Mais non...

 

½ renifle fort. 1 s'assied sur le rocher le plus proche. La tête dans les mains, légèrement exaspéré. Temps.

 

½ – Hey!

1 – Relevant la tête. Quoi?

½ – Veux tu jouer à la victime?

1 – Hein?

½ – Veux-tu jouer à la victime?

1 – Ben je... j'te comprends pas trop là. Pourquoi faire?

½ – Tu veux pas prendre ma place?

1 – Hein? Mais non! J'suis pas né sous une bonne étoile moi...

½ – Mais ça fait rien, ça fait rien.

1 – … dans une étable avec comme seuls amis un bœuf et un âne pis du foin pour s'rouler d'dans. J'suis po fait pour ça moi. Pis, le blanc ça me sied pas bien.

 

½ – Ahahaha! Alors, on échange nos toges, pis... On va faire une simulation ok?

1- Quoi? Mais... là, maintenant?

½ – Torse nu. Allez, donne-moi ta toge.

         Il rit. Tu m'fais suer!

1– Au public. J'vous aurais prévenu, le blanc ça me sied pas du tout...

 

   En revêtant la toge de l'autre. Oh que j'suis pas à l'aise, j'suis pas à l'aise. Mais t'es    vraiment sérieux là?

 

½ – Oui!

Chacun porte la toge de l'autre. Les rôles sont échangés.

Alors hum hum hum. On va faire comme ça... euh... [prenant une voix aiguë] Seigneur, seigneur!

 

1 – Mmh quoi?

 

½ – Dis-moi, quelle est selon toi la prochaine étape pour disparaître?

 

1 – La prochaine étape pour disparaître? Euh... Ben c'est une question un peu farfouillante enfin farflutée, enfin embarbrouillée... Dit comme ça euh... C'est, c'est pas facile quoi. La... La vraie question à mon sens c'est plus euh... Ben, pourquoi tu veux disparaître en fait, je... Je comprends pas ta question je crois.

 

½ – Ah ben non, non! Fais un peu d'efforts quoi! Allez, tu crois que j'fais comment moi quand les gens ils viennent me voir en pleurs ? Allez s'te plaît... J'veux savoir! C'est quoi selon toi la prochaine étape pour disparaître?

 

1 – Disparaître, c'est un grand mot ça je... je... je...

 

Temps

Take a kayak!

 

½ – Pardon?

 

1 – C'est ma réponse! Take a kayak et décrisse le camp d'icitte! Prends le large! À la première rivière que tu croises, don't hesitate : take a kayak, pis... Sayonara!

 

 

½ ne dit rien, sous le choc.

La colombe lui fiente sur l'épaule. Les grains de sable ricanent. 1 se déshabille, court et s'élance dans le fleuve.

Ecrit dans le cadre du cours "Laboratoire de pratique théâtrale" donné par Antoine Laprise à l'Université du Québec à Montréal, Ecole supérieure de théâtre, semestre d'hiver 2018. Contraintes:  "Tu veux jouer à la victime" et "Take a kayak".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Léa Carme

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